L'objectif de ce papier est d'esquisser des solutions macroéconomiques suite à la récente visite de la mission du Fonds Monétaire international (FMI) en mars 2025 au Sénégal. Pour rappel, la décision confirmée de ne pas signer un nouveau programme avec le Sénégal avant la correction des faux chiffres, donc une dette cachée de 07 Milliards USD, sur les finances publiques risque, si ce n'est déjà le cas, de plonger le pays dans une crise financière sans précédent.
Face à cette situation, la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) pourrait jouer un rôle crucial en mettant en œuvre un programme d'assouplissement quantitatif adapté au contexte régional, en aidant le Sénégal à sortir la tête hors de l'eau. Cette analyse examine les mécanismes potentiels par lesquels la banque centrale pourrait intervenir pour éviter l'asphyxie économique du Sénégal, en s'inspirant des expériences internationales tout en tenant compte des spécificités ouest-africaines.
1. L'état critique des finances publiques sénégalaises
Un endettement insoutenable et des indicateurs alarmants
L'audit des finances publiques publié par la Cour des Comptes le dit clairement: ta situation économique et financière du Sénégal en 2025 présente des indicateurs particulièrement préoccupants. Le ratio dette/PIB dépasse 114% en 2025, dépassant largement les seuils critiques recommandés pour les économies émergentes. Ce niveau d'endettement s'accompagne d'un déficit budgétaire abyssal de 12,3% du PIB, très loin des normes communautaires de l'UEMOA fixées à 3%
Les conséquences de cette détérioration se sont rapidement manifestées sur les marchés financiers avec une double dégradation de la notation souveraine du pays: Moody's a abaissé la note à B3 avec perspective négative, tandis que Standard & Poor's l'a rétrogradée à B. Cette dégradation reflète la perte de confiance des investisseurs internationaux dans la capacité du Sénégal à honorer ses engagements financiers à moyen terme.
Des besoins de financement colossaux
Au quotidien, l'État sénégalais doit mobiliser 363 milliards de FCFA2 chaque mois pour assurer le paiement des salaires des fonctionnaires et le service de la dette, un effort considérable pour des finances publiques exsangues. Pour l'année 2025, les besoins de financement sont estimés á 4 573 milliards de FCFA, un montant colossal au regard des capacités actuelles du pays.
Cette situation critique a déjà des répercussions sociales importantes, avec l'arrêt des programmes de filets sociaux comme les Bourses de Sécurité Familiale (BSF), touchant directement les populations les plus vulnérables (plus de 800 000 personnes du Registre National Unique)
Un accès aux financements compromis
D'après la Loi de Finances Initiale (LFI) 2025, le besoin en financement extérieur s'élève à 1 875 milliards de FCFA, dont la moitié devait initialement être couverte par l'émission d'Eurobond (en USD et en EUR), Cependant, l'accès aux marchés internationaux est désormais compromis, comme en témoigne la décote de 35% de l'Eurobond 2048 et des taux actuariels frôlant les 15%.
Sur le plan interne, signe des tensions de trésorerie, le Sénégal a déjà levé près de 300 milliards de FCFA sur le marché financier régional à T1 2025, mais à des conditions onéreuses avec des taux d'intérêt atteignant 8% sur des maturités de 36 mois. Les investissements directs étrangers (IDE) semblent en pause, les partenaires internationaux attendant un signal positif du FMI qui, suite à sa dernière mission de mars 2025, a refusé de signer un nouveau programme avec le pays.
2. La BCEAO et le marché financier régional de l'UEMOA
La BCEAO en tant qu'institut d'émission monétaire a son mandat principal s'articulant autour de la stabilité monétaire, avec une attention particulière, du reste rigide, portée à la lutte contre l'inflation. Dans le contexte actuel, elle a procédé à un resserrement de sa politique monétaire (fin 2024), relevant ses taux directeurs pour contenir les pressions inflationnistes régionales.
Il convient de rappeler que dans le cadre du financement des économies de la zone, la création du Marché des Titres Publics (MTP) au début des années 2000 est consécutive à la suppression des avances statutaires que la BCEAO accordait traditionnellement aux États membres. Cette évolution a marqué un tournant dans le financement des économies de la zone, les obligeant à se tourner vers les marchés pour couvrir leurs besoins budgétaires.
À l'analyse, il ressort que le MTP de l'UEMOA souffre d'une profondeur et d'une taille limitées, avec un encours total atteignant seulement 8 127 milliards de FCFA-18% des opérations réalisée par le Sénégal à fin 2024. Cette faible capacité d'absorption constitue une contrainte majeure pour le financement des États membres, en particulier dans un contexte de besoins accrus comme celui du Sénégal. Au sein de l'UEMOA, le Sénégal représente environ 16% du PIB régional, ce qui lui confère un poids économique significatif, à côté de la Côte d'Ivoire qui pèse 40%.
3. Le modèle européen d'assouplissement quantitatif face à la crise
Le précédent grec comme référence
L'assouplissement quantitatif (Quantitative Easing ou QE) représente une politique monétaire non conventionnelle mise en œuvre par plusieurs banques centrales à travers le monde. L'exemple le plus pertinent pour notre analyse est celui de la Banque Centrale Européenne (BCE) face à la crise de la dette grecque en 2009.
La Grèce présentait alors des similitudes frappantes avec la situation actuelle du Sénégal : un ratio dette/PIB extrêmement élevé (177%), un déficit public de 13%, et un stock important de dette tant extérieure qu'intérieure. Face à cette crise, l'Union Européenne a mis en place un plan de sauvetage de 110 milliards d'euros de prêts sur trois ans .
À travers son programme d'assouplissement quantitatif, la BCE a procédé à des rachats massifs de dette souveraine sur le marché secondaire, injectant ainsi de la liquidité dans le système et contribuant à stabiliser les marchés obligataires européens. Cette intervention a permis d'éviter un défaut de paiement de la Grèce et de donner au pays le temps nécessaire pour mettre en œuvre des réformes structurelles.
Plus largement, les politiques de QE ont été massivement utilisées par les grandes banques centrales mondiales: la Réserve Fédérale américaine (FED) a mobilisé environ 4 000 milliards USD (après la crise des sub-prime), tandis que la BCE a injecté près de 2 500 milliards EUR dans le cadre de ces interventions non conventionnelles.
La littérature économique a largement étayé les principaux effets bénéfiques d'un programme de QE, incluant, entre autres, la réduction du coût de financement pour l'État émetteur, l'injection de liquidités dans le système bancaire, l'amélioration des conditions de financement pour l'ensemble de l'économie, et un soutien indirect à la croissance économique. Transposé au contexte de l'UEMOA, un tel programme pourrait constituer une réponse efficace à la crise sénégalaise.
D'où notre proposition d'un nouveau cadre d'intervention pour la BCEAO par un élargissement temporaire du mandat de politique monétaire. En effet, un assouplissement quantitatif par la BCEAO nécessiterait une évolution de son cadre opérationnel actuel. Si son mandat prioritaire demeure la stabilité des prix, les circonstances exceptionnelles pourraient justifier une interprétation plus large, incluant la stabilité financière et le soutien à la croissance économique durable.
Dans le cadre du Sénégal, je propose ce plan d'actions spécifique autour des mesures suivantes:
1. Rachat progressif par la BCEAO d'une partie significative de la créance bancaire de 2 500 milliards de FCFA identifiée dans le dernier rapport de la Cour des Comptes. Cette opération ciblerait prioritairement les titres détenus par les banques commerciales, libérant ainsi leur capacité à financer l'économie réelle.
2. Mise en place d'un programme spécial d'achat de titres publics sénégalais sur le marché secondaire, avec un plafond prédéfini (par exemple 1.000 milliards de FCFA sur 18 mois), permettant de stabiliser les rendements et de faciliter les nouvelles émissions de l'Etat.
3. Création d'une facilité temporaire de refinancement des banques commerciales à des taux préférentiels, conditionnée à l'achat de nouveaux titres publics sénégalais, créant ainsi un circuit vertueux de financement.
Au demeurant, ces mesures s'inscriraient dans le cadre plus large des réformes du Franc CFA, dont la dernière phase a été marquée par l'annonce du passage à l'Eco. Cette transition monétaire offre une opportunité unique de repenser le cadre de politique monétaire régional, en l'adaptant aux défis contemporains des économies membres.
4. La nécessité d'une approche diplomatique concertée Sénégal/Côte d'Ivoire
Le couple sénégalo-ivoirien comme moteur de l'initiative
À l'instar du couple franco-allemand qui a joué un rôle moteur dans les innovations de la politique monétaire européenne, un couple sénégalo-ivoirien pourrait émerger comme le fer de lance de cette initiative en Afrique de l'Ouest. La Côte d'Ivoire, première économie de l'UEMOA, et le Sénégal, disposent ensemble du poids économique et de l'influence politique nécessaires pour porter ce projet.
Cette alliance stratégique pourrait s'appuyer sur des intérêts convergents : renforcer le leadership régional, prévenir un effet de contagion en cas de défaut sénégalais, et démontrer la capacité de la région à innover et à résoudre ses problèmes par des solutions endogènes.
Cette approche constituerait une innovation majeure dans la coopération monétaire ouest-africaine, démontrant la capacité des institutions régionales à s'adapter face à des crises majeures. Elle pourrait également servir de précédent pour d'autres économies de la région confrontées à des difficultés similaires.
Conclusion
Face à la gravité de la crise financière que traverse le Sénégal, marquée par l'échec des négociations avec le FMI et une situation budgétaire alarmante, la BCEAO a non seulement la possibilité mais aussi le devoir d'intervenir. En tant qu'institution régionale dont le Sénégal est membre fondateur et pays hôte, elle ne peut rester spectatrice d'une détérioration qui menacerait la stabilité de toute la zone.
Un programme d'assouplissement quantitatif adapté au contexte ouest-africain constituerait une réponse innovante et potentiellement efficace. En s'inspirant des meilleures pratiques internationales tout en tenant compte des spécificités régionales, cette approche créerait l'espace budgétaire nécessaire pour que le Sénégal puisse mettre en cœuvre les réformes structurelles indispensables à son redressement.
L'occasion se présente pour la BCEAO d'affirmer sa maturité institutionnelle et sa capacité à s'adapter à des circonstances exceptionnelles, tout en restant fidèle à sa mission fondamentale de stabilité monétaire dans une acception plus large incluant la stabilité financière régionale.
Par M. Seydina Alioune NDIAYE, Economiste, Banquier d'affaires
Associé SENQUANT / s.ndiaye@senquant.com
Par M. Seydina Alioune NDIAYE, Economiste, Banquier d'affaires
Associé SENQUANT / s.ndiaye@senquant.com
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